L'addiction à la musique, mais qu'est-ce encore ?

Tam a 15 ans, il passe ses journées de vacance à écouter de la musique, du métal précisément, plutôt bien viril, tout comme sa maman il y a quelques années ! Les semaines passent et il n’éprouve pas particulièrement le désir de sortir, d’aller voir les copains, mais fait beaucoup de sport...en musique.


La rentrée de septembre arrive, Tam reprend le chemin de l’école, se fait de nouveaux potes (bah oui, je ne vais pas dire "copain"...à c't'âge là...on rigole pas avec ça !), mais rien de très sérieux, il passe de plus en plus de temps à jouer de son instrument favori…de la batterie et à écouter avec son casque ses musiques qu'il télécharge tous les jours. Il possède plus de 60 albums téléchargés, et en télécharge tous les jours de nouveaux, supprimant les anciens au fur et à mesure qu'ils deviennent "has been.


Un jour, il "pète les plombs" sans prévenir (bah oui c'est quand même un ado !), alors qu’il na pas un caractère explosif…sa mère le questionne, cherche avec lui pourquoi tant de mal–être soudainement…il ne sait y répondre et ils viennent consulter pour que ce jeune homme trouve un peu plus de sérénité dans son quotidien…puis tout doucement, un lien se créé entre la musique qu’il écoute, sa fréquence d’écoute…et là, une idée survient…l’addiction musical, peut-être lié au style de musique qui normalement adoucirait les moeurs...ou pas !


Après quelques recherches sur ce phénomène, je tombe sur cet article…très intéressant que je vous partage avec plaisir, bien qu’il soit un peu long, je me suis donc permise de faire quelques raccourcis mais vous trouverez le lien de l’article complet à la fin.


Bonne lecture !


L’addiction à la musique: sérieusement?


Quand le concept s’élargit, il risque de ne plus rien signifier. Telle pourrait être la première idée qui vous est venue à l’esprit lorsque vous avez lu le titre de cet article. Le mot « addiction » est d’ailleurs intégré au langage courant, très souvent sous sa forme anglophone addict, et on l’emploie lorsqu’une chose nous plaît intensément. Faites suivre n’importe quel mot de addict et apparaît un nouveau concept qui pourrait se défendre : prenez music addict.


Cette porosité du terme pourrait s’expliquer en partie par la difficulté à saisir le concept d’addiction dans son intégralité. Les champs scientifiques étudiant ce phénomène sont nombreux et la manière de l’envisager varie en fonction, oscillant entre le prisme individuel rendant compte des mécanismes biologiques et psychologiques et l’échelle sociale, par l’anthropologie ou la sociologie. Dans le même temps, la prise en compte des variations de la limite entre normal et pathologique en fonction des cultures et des époques questionne la définition médicale qui met en avant l’impossibilité de contrôler son comportement pour une substance donnée. e basculement entre activité agréable répétée et addiction est-il aussi net ?


La musique dont nous allons parler est étroitement liée aux émotions : elle peut les générer, les amplifier ou aider à les maintenir à une intensité stable, utilisée pour se changer les idées ou se remonter le moral. La fonction de régulation émotionnelle est d’ailleurs la principale fonction que la musique doit remplir au quotidien.


Cet article demande donc s’il est pertinent de s’intéresser aux écoutes musicales solitaires, prolongées et répétées sous le prisme de l’addiction comportementale. Quels liens peut-on ainsi établir entre les comportements addictifs centrés sur l’écoute musicale et la capacité de la musique à réguler nos émotions ?


Dans cette perspective, nous présenterons les théories qui, cessant de se focaliser sur le produit (la « drogue »), interrogent l’addiction comme l’accentuation d’un comportement humain naturel, la recherche de plaisir. Nous rappellerons brièvement la place qu’occupe la musique dans notre vie quotidienne avant de souligner les liens étroits qu’entretiennent la musique, le plaisir et les émotions. Cet état des lieux nous conduira à l’analyse de profils d’auditeurs présentant les caractéristiques de l’addiction comportementale à l’écoute musicale.


I. La théorie du moindre coût adaptatif et le continuum de l’addiction


Le choix de l’objet de l’addiction dépend d’un certain nombre de facteurs, dont celui de l’environnement,pris en compte par le psychiatre Stanton Peele[1].Ce sont notamment ses recherches sur la cocaïne qui qui ont fait relativiser la place du produit dans le processus addictif au profit d’autres facteurs, tels que les facteurs environnementaux et sociaux


Ses recherches inspirèrent le psychologue Éric Loonis qui formula la théorie du moindre coût adaptatif du produit, définissant alors la valeur addictive d’un produit comme résultant de l’interaction de trois axes : la souffrance psychique du sujet (qui a besoin d’être soulagée), la disponibilité du produit dans l’environnement et les compétences addictives personnelles (sensibilité aux sensations fortes, estime de soi…). Si une variation d’un de ces facteurs apparaît, le sujet peut passer d’une consommation normale à une consommation pathologique.


Selon ce raisonnement, le produit choisi ne doit pas coûter trop chère en termes de recherche et d’implication, ou alors doit être justifiée par un fort malaise initial.C’est pour cette raison que nous nous interrogerons sur la place accordée à la musique dans notre société dans la seconde partie, et en particulier sur sa disponibilité.


Mais au-delà de l’objet, c’est bien le comportement de la personne tombée dans l’addiction qui interroge : nous observons la même conduite chez des sujets dont le produit ou l’activité qui constituent le centre d’intérêt est différent. Le modèle des addictions proposé par le psychiatre Aviel Goodman en 1990 modifie la perception de cette pathologie centrée sur l’objet en la définissant comme un processus comportemental servant à la fois à produire du plaisir et à soulager un malaise intérieur[2]. Parmi la dizaine de critères de diagnostic proposée par Goodman, nous trouvons la difficulté à résister au comportement en question, le plaisir ressenti en l’effectuant mais aussi la difficulté à se contrôler, donnant lieu à une intensification de la fréquence et de la durée du comportement, et ceci même s’il met en danger la vie sociale ou professionnelle ou entraîne d’autres difficultés. Dans l’addiction, le sujet ne peut pas contrôler sa consommation ou la réduireDans cette conception de l’addiction, aucune différence n’est établie entre addiction avec substance ou sanssubstance, appelée plus simplement addiction comportementale. Ce détail fondamental nous conduit à la réflexion suivante : les objets de l’addiction sont-ils la source du problème si le comportement reste similaire, quel que soit l’objet ?


Éric Loonis, dans sa théorie générale de l’addiction, introduit également la notion de continuité entre addiction normale, dite « de la vie quotidienne », et addiction pathologique. En se référant au modèle de gestion hédonique du psychologue Iain Brown (nous ajustons quotidiennement notre plaisir et notre déplaisir grâce à des stratégies motivationnelles), et poursuivant les réflexions initiées de Goodman sur le développement de moyens de gestion des états affectifs, il démontre que l’addiction serait un comportement humain naturel (la gestion de l’hédonie) mais exacerbé (addiction pathologique) dans le but de maintenir un état d’hédonie constant :


« Tous les individus apprennent à manipuler leur niveau d’activation, leur humeur et leur vécu de bien-être subjectif, afin de soutenir une tonalité hédonique positive (des états de plaisir ou d’euphorie) aussi longtemps qu’ils le peuvent, dans le cadre d’une poursuite normale du bonheur. Certains de ces états émotionnels, lorsqu’ils sont régulièrement reproduits, deviennent des besoins secondaires. »[3]

L’addiction de la vie quotidienne peut être indispensable pour maintenir un niveau d’hédonie correct, mais n’est pas pathologique et peut même avoir des conséquences positives :


» Une addiction de la vie quotidienne est une activité de gestion hédonique, destinée à compenser un malaise intérieur ou satisfaire une recherche de sensations et qui reste sous le contrôle de l’individu, conduisant à des satisfactions hédoniques et des conséquences positives. « [4]


Selon la théorie de Loonis, l’addiction ne serait plus caractérisée par le produit mais par un comportement qui risque de s’accentuer notamment en cas de mal-être trop important. C’est seulement lorsque le produit ou l’activité deviennent saillants dans la vie de l’individu (la focalisation sur l’objet de l’addiction), que le nombre de ses activités se voient réduites à cette seule activité lui procurant un plaisir qu’il ne peut pas remplacer que nous pouvons parler d’addiction pathologique. Cette dernière seulement, contrairement aux addictions de la vie quotidienne, entraînerait un certain nombre de conséquences négatives, similaires à celles déjà exposées plus haut. Notons encore une fois que tous les objets qui permettent d’influer sur le niveau de bien-être sont potentiellement concernés, et que la frontière entre une activité agréable répétée quotidiennement et l’addiction pathologique peut être floue. Il s’agit d’un continuumentre une activité permettant de réguler son niveau de bien-être dans la vie quotidienne, et une addiction pathologique.


II. La musique dans notre vie quotidienne


La facilité avec laquelle nous pouvons écouter de la musique aujourd’hui est une situation historique inédite permise par l’essor des techniques d’enregistrements et de diffusion du son, bouleversant nos pratiques d’écoute. Nomade, l’écoute musicale peut être solitaire au milieu de tous grâce au Smartphone ou au mp3. Ce bain musical ambiant et le statut valorisé de la musique dans notre société en font un objet particulier dont il semble important de rappeler quelques caractéristiques, celles-ci pouvant expliquer la facilité avec laquelle l’auditeur s’en empare.

En premier lieu, nous pouvons dire que la musique a très bonne presse. Autrement dit, elle est majoritairement très appréciée et occupe une place immense dans notre vie quotidienne. Parmi les valeurs positives qui lui sont attachées se trouvent la communication, la réunion, le partage… La citation populaire « la musique adoucit les mœurs » rend en fait compte du phénomène observé déjà pendant l’Antiquité de l’influencede la musique sur notre comportement. Parmi toutes ses qualités, la pratique musicale nous rendrait plus intelligent en développant des capacités cognitives[5]comme celle de la mémoire verbale, améliorant la motricité, dont l’utilité peut ensuite être réinvestie dans la vie quotidienne. La musique contribue au soin de différentes pathologies (la musicothérapie), elle nous aide à nous détendre. Les musicologues et neuroscientifiques qui se penchent sur le sujet vont abondamment dans ce sens. Quatre laboratoires de recherche sont d’ailleurs impliqués dans un projet européen (le projet EBRAMUS pour « Europe, Brain and Music ») afin d’explorer les pouvoirs de la musique dans l’amélioration de procédés cognitifs déficients.


Ensuite, la musique est tellement intégrée à notre quotidien que nous ne la relevons plus, la côtoyant presque sans nous en apercevoir : à l’extérieur, dans les magasins, en déplacement, parfois en ville via des haut-parleurs pour nous mettre dans l’ambiance des fêtes pour n’en citer que ces deux endroits, ou à domicile, à la télé, à la radio, dans nos enceintes Bluetooth…


Le marché mondial de la musique enregistrée se porte plutôt bien. Selon la International Federation of the Phonographic Industry(IFSI), dans le rapport portant sur la musique de 2017[6], le marché est en hausse pour la troisième année consécutive : 17, 3 milliards de dollars en 2017, progressant de 8,1% par rapport à 2016. Au niveau mondial, la musiquevia les supports numériques est à l’origine de plus de la moitié des revenus de l’industrie de la musique enregistrée, notamment grâce à l’augmentation du streaming musical et de la hausse des abonnements payants. Un autre rapport publié par la même fédération, nous offre un panorama des modes de consommation musicale[7]. Si l’on se focalise sur la France, la moyenne d’écoute se situe à 14,8 heures par semaine, soit un peu plus de 2 heures par jour.

Ces éléments expliquent en partie les temps d’écoute importants : la dématérialisation des supports (notre musique nous suit partout) et le faible coût de cette activité (voire de la gratuité sur Youtube, les plateformes de streaming ou par le téléchargement illégal). L’écoute solitaire peut alors se développer et constituer notre principale forme d’écoute.


Les efforts que nous avons à fournir pour écouter une musique que nous apprécions sont donc aujourd’hui extrêmement réduits devant l’accessibilité de la musique, à notre disposition de manière quasiment immédiate. Dans ces conditions, celle-ci se distingue d’autres substances ou comportements pouvant donner lieu à une addiction, qui sont plus difficiles d’accès et dont les conditions de consommation sont réglementées : l’alcool, le tabac, les jeux d’argent. La musique peut devenir un support efficace de régulation émotionnelle lors d’un moment de mal-être, comme une automédication : une musique réconfortante pour un moment de tristesse, un refuge dans un moment de désespoir… La notion de moindre coût adaptatif souligne qu’un produit addictif idéal se trouve facilement accessible dans l’environnement, ce qui est le cas de la musique. Celle-ci, lors de moments d’anxiété ou de mal-être, peut alors se présenter comme une solution rapide et efficace,notamment car elle est un support de régulation émotionnelle et un vecteur de plaisir important.


III. Les mécanismes du plaisir musical et son lien avec les émotions


Si la musique est autant diffusée, autant partagée, c’est en raison de de son efficacité pour orienter nos comportements et nos émotions. Il est essentiel de comprendre le lien qu’entretiennent la musique et le plaisir, car c’est ce dernier qui va importer dans la gestion de l’hédonie. Et ce plaisir est étroitement lié aux émotions. Pour cerner ce phénomène

Réguler ses émotions par la musique est la première des trois raisons pour lesquelles nous écoutons de la musique, résumées par Thomas Schäfer et d’autres chercheurs tels David Huron sous l’expression « Big three of music listening »[8]. En synthétisant les apports de la littérature sur le sujet, ils ont établi une liste de 129 fonctions différentes qu’ils ont ensuite présenté à 834 personnes, leur demandant de voter pour les fonctions principales. Selon leurs résultats, la première dimension de l’écoute musicale est la régulation de l’humeur, suivie de près par la conscience de soi et enfin, plus loin derrière, le renforcement du lien social.

Les auditeurs ont conscience de cette capacité que possède la musique à réguler les émotions et ils n’hésitent pas à l’utiliser. C’est un aspect central dans notre réflexion, car l’objet de l’addiction est à considérer avant tout comme un moyen de régulation d’un mal-être. L’écoute dont nous parlons ici est une écoute solitaire, de loin la plus pratiquée. Les études sur le sujet soulignent que l’impact émotionnel de la musique sur l’auditeur est un facteur prépondérant dans l’utilisation de la musique. Parmi les motivations d’écoute, la plus fréquente est de loin la recherche d’émotions, étroitement liée au plaisir induit par l’écoute : les auditeurs utilisent la musique afin de réguler leur humeur ou leurs émotions, et savent quel type de musique écouter pour provoquer l’effet désiré, ce que souligne l’étude menée en 2011 par Adrian North et Adam Lonsdale :

 « … l’écoute de la musique personnelle est utilisée comme une ressource de régulation indépendante, permettant aux auditeurs d’atteindre des objectifs émotionnels spécifiques. Les stratégies de régulation sont sélectionnées pour atteindre un résultat hédonique désiré, basé sur l’humeur initiale, et influencé par la santé émotionnelle et le bien-être ».[9]

Si l’émotion éprouvée lors de l’écoute est une des raisons principales de son utilisation, elle est également un des éléments déclencheur de plaisir. Ce procédé met en jeu chez l’auditeur le circuit de la récompense, système qui a originellement pour fonction de générer une satisfaction ou du plaisir afin de réitérer en le renforçant (en majorant la motivation pour celui-ci) un comportement utile à la survie de l’espèce ou plus globalement à l’individu selon ses valeurs.La neuroimagerie fonctionnelle et moléculaire nous renseigne assez précisément sur le moment où le plaisir musical intense survient : c’est quand le neuromédiateur dopamine est massivement libérée par le noyau accumbens dans l’ensemble du cerveau, coïncidant avec le « frisson musical », pouvant provoquer un plaisir similaire à un orgasme ou à l’injection d’une drogue, et survenant également en anticipation de ce frisson musical lui-même[10].


Une étude menée par Robert Zatorre et Valorie Salimpoor publiée en 2009,